| 16-10-2017

Soif de changement

Jean Ziegler, ancien Rapporteur des Nations-Unies sur le droit à l'alimentation et Sofia Monsalve, Secrétaire Générale de FIAN International, parlent de la crise alimentaire actuelle dans un article d'opinion sur TeleSUR

Le rapport «     L’état de la sécurité alimentaire et de la nutrition dans le monde 2017 » annonce qu’après avoir diminué constamment depuis plus d’une décennie, la faim dans le monde est de nouveau à la hausse, touchant 815 millions de personnes en 2016, soit 11% de la population mondiale. Bien que ces chiffres ne peignent pas un tableau complet de l’insécurité alimentaire – sans compter celle modérée, qui est n’est souvent pas suffisamment mesurée – ils donnent un avant-goût de la direction vers laquelle le monde se dirige. À l’occasion de la Journée mondiale de l’alimentation, nous ne pouvons célébrer d’être en voie d’éliminer la faim.

La prolifération des conflits violents, comme au Yémen, et des chocs liés aux changements climatiques, tels qu’illustrés par les récentes catastrophes dans les Caraïbes et les Amériques, sont en partie derrière cette nouvelle tendance – ainsi que les systèmes économiques et politiques dominant qui déterminent comment notre monde fonctionne et qui le nourrit.

La crise des prix des denrées alimentaires a secouée la Terre il y a dix ans, des pays du Sud à ceux du Nord. Les cours internationaux de tous les principaux produits alimentaires de base atteignirent leur niveau le plus élevé en près de trente ans, portant le nombre de personnes souffrant de la faim à un milliard et affaiblissant les droits fondamentaux de bien plus. Et bien que certains pensaient qu’il ne s’agissait que d’une conjoncture occasionnelle, et que le mot de crise était sur toutes les lèvres, la vérité est que les évènements de 2007/2008 ont simplement mis en évidence aux yeux de tous les fissures d’un système alimentaire insoutenable et brisé depuis un certain temps déjà. La montée des prix n’en n’était qu’une expression. Ce que nous pu voir était une crise pluridimensionnelle, qui a conduit à un désastre en matière de droits humains.

La crise a eu des répercussions profondes sur les vies et les moyens d’existence des populations, leur rapport à la nourriture, mais aussi sur la santé publique et le tissu social des communautés. Pour essayer de compenser l’augmentation des prix, bon nombre d’individus, en particulier les femmes, n’eurent d’autre choix que de prendre un travail supplémentaire, souvent dans des conditions dangereuses et favorisant l’exploitation, déclenchant des effets de ricochet sur d’autres aspects de leurs vies. Ceci força aussi de nombreuses personnes à diminuer la quantité et la qualité des aliments qu’elles consommaient – un exemple d’insécurité alimentaire modérée. Les effets s’en ressentent encore aujourd’hui.

Cela nous amène à une conclusion inquiétante, reflété dans l’édition 2017 de     l’Observatoire du droit à l’alimentation et à la nutrition: nous sommes toujours piégé dans une crise alimentaire. La crise continue à persister en 2017, comme en témoigne la prévalence de l’insécurité alimentaire grave ainsi que les défis non déclarés auxquels font face des millions de personnes font face pour réaliser leur droit à l’alimentation. Mais pour beaucoup, surtout parmi le mouvement de la souveraineté alimentaire, ceci est sans surprise, étant donné que la protection de l’environnement et notre droit au pain quotidien reste secondaire par rapport aux gains dans les systèmes économiques et politiques dominants. Des accords commerciaux déshumanisés aux évictions des communautés traditionnelles de leurs terres en passant par la destruction de notre nature : autant de conséquences qui partagent les mêmes causes profondes.

Nous constatons comment le système alimentaire mondial hégémonique, encourageant l’uniformisation et impulsé par des sociétés transnationales toujours plus concentrées, réduit avec succès l’alimentation à une marchandise négociable. Les campagnes sont le premier lieu où ce conflit se matérialise, souvent violemment, à travers l’exploitation et l’accaparement des terres, de l’eau et des autres ressources naturelles. L’incidence et la prévalence alarmantes des maladies non transmissibles liées au régime alimentaire ainsi que l’obésité dans le contexte des milieux urbains augmentent partout dans le monde.

L’exploitation systématique du travail agricole, la pollution persistante de la nature et la concentration du pouvoir économique et de la richesse qui laissent les producteurs alimentaires chroniquement endettés, ont également mis en évidence des approches non durables. Et bien sûr, cela est dû à l'augmentation des inégalités dans l’accès à l’alimentation et aux ressources productives. Si les causes profondes qui nous ont amenés à la crise n’ont pas été abordées, nous ne devrions pas être surpris de retourner à la case départ. Une amélioration réelle et durable au cours de ces dernières années a été plus un mirage qu’une réalité.

Des transformations systémiques sont nécessaires si nous voulons vaincre cette crise pluridimensionnelle. Nous avons besoin d’une transition vers des modèles de production, distribution, et consommation qui soutiennent inconditionnellement nos droits humains et la conservation de la nature. Pensons à ce que nous laissons aux générations futures ! Si nous persistons sur cette voie, il ne sera pas possible de nourrir l’humanité dans le futur, en tout cas pas de manière adéquate. Il est urgent de construire des systèmes alimentaires résilients à l’échelle locale et régionale et de remédier à l’extrême concentration du pouvoir sur les marchés nationaux et internationaux.

Par contre, la crise alimentaire persistante a également servi de tremplin aux mouvements luttant pour la souveraineté alimentaire pour proposer des alternatives, au centre desquelles l’agroécologie. Entendue comme science, ensemble de pratiques et mouvement en faveur d’une production alimentaire travaillant avec la nature, l’agroécologie constitue l’un des piliers de la souveraineté alimentaire et est guidée par les droits humains. En franche opposition aux modèles industriels de production gourmands en intrants externes, coûteux sur le plan économique et environnemental, l’agroécologie suscite un intérêt et jouit d’une visibilité sans précédent, y compris auprès de certains gouvernements. Cela, d’autant plus que l’agriculture industrielle fait face à un nombre croissant de défis dus à l’intensification des perturbations induites par le climat.

Mais même si nous avons réussi à intégrer partiellement l’agroécologie à l’ordre du jour de l’ONU, nous ne pouvons pas le placer sur un pied d’égalité avec les approches proposées par le secteur privé, telles que « l’agriculture intelligente face au climat ».Ces deux termes ne peuvent simplement pas coexister, car pour que l’agroindustrie survive, l’agriculture paysanne devrait mourir. Les engagements sans conviction des États ne servent à rien, car ils visent à plaire à la fois à la société civile et le secteur privé, mais n’apportent aucun changement réel. La priorité devrait se situer dans les besoins et les droits des êtres humains, et non ceux des affaires commerciales.

Nous avons tenté sans succès pendant dix ans d’éradiquer la faim et la malnutrition. Nous devrions non seulement réfléchir à remplacer ce système qui nous fait échec, mais surtout aux valeurs qui le sous-tende. La génération de profits doit-elle se faire au prix de la destruction de l’environnement et de notre droit fondamental à l’alimentation et à la nutrition? Les peuples ont soif de changement réel.

Par Jean Ziegler, ancien Rapporteur des Nations-Unies sur le droit à l’alimentation, et Sofia Monsalve, Secrétaire Général de FIAN International

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